1ère Table Ronde 14h30-16h00 : "La laïcité
: quels fondements ?"
Emile
POULAT, historien, auteur de "Notre Laïcité
Publique"
Notre laicité... La
laicité est un mot récent dans le vocabulaire français
: il date d'environ 1870.
Attention
à bien différencier :
- La laicité
de l’Etat
- La laicité
La laicité de l’Etat : c’est un régime
politique qui définit le mode d’expression des religions
dans l’espace public.
La France
est originale par rapport aux autres pays sur ce point : elle est le
seul pays européen qui garantit dans la loi la liberté
de cultes. L’exercice de sa religion devient libre et public.
Elle sort du cadre privé pour pouvoir s’extérioriser
librement dans la sphère publique.
L’idée
remonte à 1789 : nul ne doit être inquiété
pour ses opinions personnelles, même religieuses
L’hérésie
n’est plus un crime de droit public
Il n’y
a plus une seule "vérité publique" : elle est
remplacée par une "liberté publique"
La culture
de liberté publique est une occasion, plus qu’une chance,
pour l’Eglise aujourd’hui.
Agnès ANTOINE, philosophe, auteur de
"l'Impensé de la démocratie"
LA
LAICITE SELON TOQUEVILLE
Combat de 2 France :
- Celle de
l’Ancien Régime : de la catholicité - antidémocrate
- Celle de
la Révolution et des Lumières : anticléricale
Toqueville
pense qu’il est possible de trouver une voie médiane entre
ces deux extrêmes, qui laisse les religions s’exprimer tout
en laissant les individus libres. Il
s’agit d’abord de prendre la mesure du changement qui intervient
avec la démocratie, l’individu ne vit plus avec les mêmes
schémas: c’est un nouvel homme libéré.
La
démocratie tend naturellement à développer des
tendances nouvelles :
- Matérialisme
- Individualisme
- Rationalisme
Il
s’agit alors, pour pouvoir réinventer le " vivre ensemble
" de recréer un lien social, nouveau : pour cela, toute
forme d’association est essentielle Les
consciences religieuses ont dans cette optique, un vrai rôle à
jouer dans la création de liens :
- Dématérialiser
- Donner de
l’espoir
Les religions
représentent une énergie dont il faut tirer parti pour
sortir l’homme de sa solitude.
Toqueville se demandait s’il fallait faire une loi pour faire
évoluer les mœurs ou l’inverse. Il conclut que l’on
ne décrétait pas une évolution des mœurs et
donc que c’était plutôt la loi qui devait s’adapter
aux mœurs.
La revendication
à exprimer une religion ne peut pas se faire sans demander de
pouvoir le vivre dans la sphère publique.
Ghaleb BENCHEIKH, responsable de l'émission
"Islam" sur France 2
Il
ne faut pas confondre la religion avec les aspects extrêmes sur
lesquels on focalise.
Les musulmans souffrent d’un obscurantisme actuellement.
Il est impossible d’appliquer telle quelle la loi islamique :
aucun fondamentalisme musulman ne va jusqu’au bout de tous les
versets de façon unilatérale. Les prescriptions islamiques
ne sont valables qu’en fonction d’un contexte historique
spécifique
Certains passages sont effectivement bellicistes mais il faut les circonscrire
dans le temps et dans l’espace
L’Islam des textes a été sclérosé.
En tant que citoyen, je me soumets à la loi, mais je déplore
que l’on soit obligé de légiférer et que
l’Islam n’ait pas su régler ce problème seule.
Le voile est une forme d’archaisme qu’il faudrait voir supprimer
Anne-Marie
DELCAMBRE,
Islamologue, auteur de "l'Islam des interdits"
M. Benzine défend un Islam minoritaire qui est dérapage
pour l’Islam de la Sunna et du droit musulman.
Il faut s’attaquer
aux textes. Il
ne faut pas confondre ce que dit l’Evangile et ce que dit le Coran.
Il est réducteur de penser qu’il ne s’agit que d’une
différence de contextualisation.
ATELIER
N° 1 : « La laïcité ailleurs en Europe »
avec Francoise Champion, sociologue, chercheur au CNRS
En
Europe, ce que nous avons en commun :
Les organisations sociales et politiques sont toutes « sorties
de la religion ». Ce terme se définissant comme
1) il y a une liberté des croyances religieuses
2) il y a séparation des Eglises et de l’Etat
3) il existe une loi positive différente de la loi religieuse.
En
Europe, ce que nous avons de différent :
Les sociétés ne sont pas toutes sorties de la même
manière. Ceci est dû à 3 facteurs :
- Le type de
religion dominante (protestante ou catholique)
- La naissance
de courants politiques et syndicaux à la fin du 19ième
siècle, qui n’est pas intervenue de façon homogène
dans tous les pays
- Des événements
marquants, de rupture, tels la seconde guerre mondiale, avec le
fascisme en Italie et le nazisme en Allemagne
Royaume-Uni
Le pays le plus singulier apparaît être le Royaume-Uni car
l’Eglise Anglicane est très intriquée avec la structure
de l’Etat britannique (e.g. la reine est le chef spirituel de
l’Eglise).
On y emploie non pas le terme de « laïcité »
mais de « sécularisation » (ou secularism en anglais).
Terme caractéristique des pays protestants. « Laïcité
» est plutôt lié à la tradition catholique
et se définit par son opposé « catholicité
» (en reprenant la conception d’Emile Poulat). C’est
le cas en Belgique, France, Italie et Espagne.
Développons
le 1er facteur : Lorsque la religion dominante était protestante,
il y a eu INTEGRATION de la religion aux structures étatiques
; lorsque la religion dominante était catholique il y a eu SEPARATION
(réussie comme en France ou avortée comme en Belgique)
entre l’Eglise et l’Etat.
A ceci des raisons historiques : l’Eglise protestante s’est
établie comme une Eglise d’Etat nationale, et non pas dépendante
d’une autorité trans-nationale comme pour le catholicisme.
La structure, le financement, les actions des Eglises protestantes sont
subordonnés à l’Etat.
Danemark
Le Danemark en est un bon exemple : il y existe un Ministre des Cultes,
les pasteurs y sont élus et les fonctionnaires sont payés
par l’Etat (selon le même système de grille de salaires
que les fonctionnaires dans l’enseignement par exemple). Il y
a liberté des Cultes mais pas égalité des Cultes.
Allemagne
L’Eglise protestante/luthérienne est financée par
l’impôt public. Ce système a été imposé
par les Alliés après la seconde guerre mondiale, car selon
eux l’Eglise devait jouer un rôle de pilier dans la reconstruction
et assurer l’assise d’une nouvelle démocratie. Il
y a des cours de religion dans les écoles publiques, avec possibilité
de dispenses pour les non-protestants.
France
Est par excellence un Etat laïcisateur. Napoléon a commencé
à poser les bases en créant le Code Civil et un enseignement
supérieur, qui fut « arraché » aux prérogatives
de l’Eglise à l’époque. Puis arrivèrent
les lois de Jules Ferry sur l’école laïque et la loi
de 1905 sur la séparation de l’Etat et de l’Eglise.
L’enseignement catholique en fut réduit à la co-existence.
La France est le pays ou la laïcité a été
la plus précoce et la plus aboutie.
Belgique
Est un exemple inverse : malgré ses mêmes ambitions de
séparation que la France, la laïcisation de l’enseignement
y fut un échec. Cela a aboutit à un système de
« pilarisation » : d’un coté une structure
catholique, financée par l’Etat (écoles, assurances,
banques, etc.) et de l’autre, un système laïc (avec
ses propres écoles, assurances, banques, etc.). La laïcité
n’y est pas la norme mais un courant de pensée comme un
autre.
ATELIER N°10 : la perception de la loi française
sur la scène internationale,
avec Habib
Hobeika, journaliste chez TTU, spécialiste des questions stratégiques
du monde arabe.
Les
réactions concernent essentiellement le monde musulman et donc
au-delà du monde arabe ( 4/5 du monde musulman n’est pas
arabe...) :
- La présidente
indonésienne ( 200 millions de musulmans donc le 1er pays
musulman ) est le seul chef d’Etat à avoir publiquement
condamné la loi française.
- Le n°2
d’Al Qaida (Pakistan) s’est prononcé fin février
sur cette loi en la dénonçant comme une loi encourageant
la dépravation et s’inscrivant dans un vaste complot
international anti-musulman.
- Au Proche-Orient
des réactions vives hostiles à l’initiative
française ont eu lieu comme un appel au boycott lancé
en Jordanie ,une désapprobation officielle du mufti sunnite
de le République libanaise, une manifestation de 6000 étudiants
de l’université islamique d’al Azhar (Le Caire).
Les
seules attitudes compréhensives, très sporadiques au demeurant,
sont venus d’une part de l’imam (la plus haute autorité
de l’Islam sunnite) de cette même université d’al
Azhar qui, quatre mois plus tôt lors d’une visite en Egypte
de Nicolas Sarkozy, avait déclaré que les responsables
français avaient « le droit d’adopter des lois opposées
au voile » étant donné que cette obligation divine
n’est valable, selon lui, uniquement « si la femme vit dans
un pays musulman » !
Les autres attitudes favorables sont venus de la presse algérienne…
francophone uniquement.
Pour conclure, on peut dire que si la majorité des réactions
sont négatives, les gens de la rue ne sont pas surpris car pour
eux la France est perçue comme un pays chrétien…
Olivier
Pruvost
2è Table Ronde 18h00-19h30 : "La laïcité
: quel avenir ?"
1ière
partie : Une loi Pourquoi ?
Intervenants : M. Longhi (proviseur lycée, Paris 13), M. Myard
(député Yvelines), M. Rolland (professeur de droit, Paris
XII)
Fallait-il
une loi ?
Oui pour le proviseur, qui s’estimait pris dans un piège,
le débat ayant pris des proportions inextricables, la loi lui
apparaît comme le meilleur moyen, comme un signe fort de l’Etat,
un signe « ostentatoire » de ré-affirmer le cadre
de la laïcité.
Pourquoi
n’a-t-il pas pris les sanctions qu’il pouvait tout à
fait prendre, même sans la loi, puisque des circulaires existent
?
« J’étais pris en tenaille » entre, d’un
coté, la culpabilité de peut-être « briser
», à mauvais escient, un élève dans ses besoins
identitaires élémentaires et de l’autre coté,
les contraintes extérieures non légitimes telle que l’absentéisme
lors de la période du Ramadan.
La loi lui apparaît comme une couverture, un vecteur de légitimité
: la décision d’un proviseur est soutenue par la société
tout entière et n’est donc plus une intrusion dans les
libertés individuelles d’un élève qu’il
aurait décidée de son seul chef.
La
loi : une réponse légitime ?
Pour M Rolland, oui au niveau technique.
En effet, une circulaire explique comment appliquer une Loi, mais n’est
absolument pas créatrice de Droit, et peut être annulée
par le Conseil d’Etat.
Il est donc normal que le législateur intervienne et fasse voter
une Loi qui ne pourra être, elle, laissée à l’interprétation
du Conseil d’Etat.
Ainsi, le législateur use de son privilège légitime
de garantir les droits fondamentaux des citoyens.
Selon
M Myard, la Loi était nécessaire pour 2 raisons essentielles.
D’abord pour ré affirmer la volonté de l’Etat
et arrêter les dérives communautaristes. Ensuite, parce
que la loi étant au sommet de la hiérarchie des Normes
en France, seule une Loi peut modifier la jurisprudence du Conseil d’Etat.
Or celui-ci avait rendu des arrêts selon lui pas assez stricts
pour défendre la laïcité dans la pérennité.
La loi est pour lui, 1) un symbole fort ; 2) une légitime intervention
du législateur.
Sur
l’application de cette Loi :
Elle doit rester un recours ultime selon M Longhi. Toute sanction doit
d’abord être formatrice et s’inscrire après
la discussion, les admonestations. « Il faut convaincre avant
de sanctionner ». De plus, la Loi peut être un moyen d’éducation
« large », c’est-à-dire pour les parents d’élève,
les enseignants. Il s’agit avant tout « d’honorer
le pacte entre la nation et l’instruction confié à
l’Ecole ».
«
Mais les négociations ne sont pas un chemin réaliste !
car l’aboutissement reste le même : enlever son voile !
» selon M Rolland.
Pour le proviseur, meme si les discussions ont un objectif identique,
elles ont aussi des vertus éducatives. Car il ne faut pas non
plus s’immerger dans le manichéisme le plus total : quand
elle le peut, la République s’adapte au nom de la liberté
de chacun. Par exemple, « on s’arrange entre établissements
ouverts et fermés le samedi pour les élèves qui
respectent le jour du Shabbat ».
2ième partie : Conséquences de la Loi
Intervenants : M Benzine (Professeur d’herméneutique, Lyon),
M Myard (député Yvelines), père Souletie (théologien)
M Benzine
regrette le manque de sérénité du débat
sur la laicité.
Il y a eu des raccourcis intellectuels flagrants : par exemple il préfère
parler de « phénomène du voile » plutot que
de « voile ».
Il voit aussi un danger de confessionnalisation de la société
francaise : « on a parlé d’immigrés, puis
d’arabes, et aujourd’hui de musulmans », on en arrive
à définir une partie de la société par son
appartenance religieuse. De meme, il ne faudrait pas que la fraternité
de la République soit remplacée par la fraternité
dans la religion.
La laïcité est « l’attitude de l’esprit
devant la connaissance : critique ».
Pour
le père Souletie, être citoyen ne doit pas être opposé
à être religieux. Ce qu’il faut in fine c’est
« vivre ensemble ». Et sur le terrain, restant invisible
aux médias, des associations de sa connaissance travaillent ensemble,
chrétiens et musulmans. Pour cela la communication est primordiale.
M Myard
a alors soutenu ce point de vue en définissant la laïcité
comme une règle du jeu : « pas de prosélytisme à
l’Ecole » mais par contre le fait religieux peut être
enseigné et peut permettre d’améliorer la connaissance
de la religion de l’autre.
Et
si la Loi posait plus de problèmes qu’elle ne va en résoudre
?
Que va-t-on faire face à des jeunes filles qui refusent d’enlever
leur voile ?
Selon M Myard c’est un moindre mal qu’il y ait des exclusions
par rapport aux dérives dogmatiques ou communautaristes que la
Loi va empêcher.
Selon M Benzine, il manque quand même un accompagnement de cette
Loi, pour « éviter trop de casse ».
Questions
de la salle :
· « Ce sont les textes coraniques qui sont responsables
de l’intégrisme, de la violence de certains musulmans,
pas les personnes elles-mêmes, ça ne sert à rien
d’incriminer ces jeunes filles ! » (Anne-Marie Delcambre)
M Benzine en appelle à une lecture scientifique et raisonnée
du message coranique ; il s’agit de contextualiser.
L’Eglise Catholique est passé par là, a eu ces mêmes
débats de « relecture » avant d’arriver à
un apaisement par rapport à la laïcité, ajoute le
père Souletie. Il faut garder un regard sur l’Histoire…
·
« Quelle capacité créatrice de « social pour
tous » peut-on reconnaître à l’Islam ? Que
peut nous apporter l’Islam que nous n’aurions déjà
? »
De la diversité, et justement la conviction que l’Autre
peut nous apporter quelque chose, au-delà du doute et de la méconnaissance,
selon M Benzine.
M Myard salue ce discours novateur et détonnant, qu’il
pense être minoritaire malheureusement.
La
phrase de conclusion de cette seconde table ronde fut « quand
on se connaît mieux, on s’entend mieux ». S’entendre
c’est-à-dire se comprendre afin de pouvoir vivre ensemble.
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